Rémi BRAGUE ⋅ Approche historique et philosophique : l'islam est-il une religion ?

Forum en direct - 6 février 2021 : "L'islam est-il une religion ?"

Le texte de la conférence communiqué par Rémi Brague (nous avons mis en gras certains passages)

  1. L’islam nous pose aujourd’hui des problèmes variés, plus ou moins concrets. Plus ou moins graves, aussi. Cela va de l’intégration de populations venant de pays musulmans jusqu’à la menace d’un terrorisme qui se réclame de l’islam. Inutile d’insister sur ce point, les médias le font assez.

Je me bornerai ici aux difficultés intellectuelles. Pour trois raisons : 1) D’abord, parce que c’est mon domaine de compétence, ensuite 2) parce que, justement, les médias en parlent peu, et enfin 3) parce que la façon dont nous pensons l’islam influence, voire détermine notre façon de nous comporter devant lui.

Nous pensons avec des mots. Or, les mots dont nous nous servons pour parler de l’islam sont principalement, comme tout dans notre vocabulaire religieux, d’origine chrétienne. Nous sommes donc tentés de projeter sur l’islam des représentations chrétiennes, et donc de ne pas le comprendre comme il se comprend lui-même. Les mots sont donc tous piégés.

Ainsi, même les noms propres de certains personnages mentionnés dans le Coran et dans la Bible. Les noms sont identiques, ou quasiment. Mais ce sont les récits, c’est leur histoire qui donne un contenu à ces noms. Or, le Coran et la Bible ne racontent pas toujours les mêmes choses sur eux. Pour Joseph et Moïse, il y a assez de ressemblance. Mais pour Abraham et surtout pour Jésus, on a l’impression qu’il s’agit de deux personnages différents portant le même nom.

  1. Je m’attacherai ici à un seul mot, celui de «religion».

Si l’on nous demande ce que c’est que l’islam, nous répondrons spontanément : « c’est une religion », comme d’autres religions. Nous allons ensuite énumérer des exemples de religions. Mais, bien vite, nous serons frappés par l’extrême diversité de ce que l’on met sous ce chapeau. Certaines de ces « religions » sont à l’extrême limite de ce que l’on s’attendrait à trouver. Ainsi, le bouddhisme se passe très bien de l’idée de Dieu.

Pour distinguer l’islam des autres religions, nous donnerons une liste des croyances et des actes de culte qui la caractérisent. Et c’est là qu’est le piège : nous allons chercher ce qui, en lui, correspond à la façon dont nous pensons le christianisme auquel nous adhérons, ou même que nous avons quitté. Car le pratiquant le plus pieux et le « bouffeur de curés » le plus enragé sont tous les deux marqués par le christianisme.

Nous allons laisser de côté certaines pratiques qui, pour nous, n’ont rien à voir avec la religion, et nous allons les mettre dans un tiroir commode, celui de la « culture » ou des « mœurs ». Or, la distinction entre religion et « culture » est une distinction que nous-mêmes pratiquons, mais qui a peu de sens en islam. 

  1. Parler de l’islam comme d’une religion n’est pas entièrement faux, mais cela laisse de côté ce qui est probablement l’essentiel. Sans être fausse, cette dénomination induit en erreur.

On peut commencer par une remarque que les Musulmans eux-mêmes font volontiers : l’islam n’est pas une orthodoxie, mais ce qu’on appelle depuis quelques décennies une « orthopraxie ». Il ne s’agit pas tant d’adhérer à certains dogmes que de se plier à certaines pratiques.

La confession de foi est brève et simple en sa formulation, mais elle implique beaucoup de choses. « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est Son… prophète ? » Non, justement, non : Son envoyé, Son émissaire. Dire que Mahomet est l’envoyé de Dieu est plus que le reconnaître comme prophète. D’où le malentendu avec certains théologiens chrétiens qui, par bon-garçonnisme, ou simplement par ignorance ou bêtise, admettent l’authenticité de la prophétie de Mahomet. Ce qui est déjà discutable.

Pour nous, un prophète est quelqu’un qui parle de Dieu, qui dit des choses sur Dieu. Or, la révélation à Mahomet, consignée dans le Coran, ne dit pas grand-chose sur Dieu, si ce n’est des adjectifs, les « 99 plus beaux noms » qui seront ensuite classés, commentés, médités.

Mahomet parle de Dieu, c’est-à-dire de la part de Dieu.

L’islam connaît quantité de prophètes, mais il ne reconnaît comme « envoyés » qu’une demi-douzaine de personnages. Un « envoyé » est quelqu’un qui reçoit un « message ». Ce message n’est pas une simple information. C’est un système de commandements, une règle de vie. Reconnaître que Mahomet est l’envoyé de Dieu, c’est implicitement accepter de vivre selon la règle de vie qu’il apporte. D’où le malentendu.

Or, Mahomet étant le dernier des envoyés, le « sceau des prophètes » après lequel il n’y en aura pas d’autre, la règle de vie qu’il apporte est définitive.

Les fameux « cinq piliers » (témoignage, impôt, prière, jeûne, pèlerinage) sont des actions, et des actions qui ont une dimension publique. Le premier, le témoignage, implique les autres.

  1. Ce qui est révélé est non la nature de Dieu, mais sa volonté, par ses commandements. Ceux-ci valent pour tout homme. L’islam combine le légalisme juif et l’universalisme chrétien. Le judaïsme a des commandements s’appliquant à toutes les dimensions de l’activité humaine, mais ces commandements ne sont imposés qu’aux juifs. Et d’ailleurs, ces 613 commandements servent à distinguer le peuple juif des « nations du monde ». Le christianisme est universaliste, mais ses commandements correspondent à la morale universelle, à la morale minimale de l’humanité.

L’islam est donc d’abord une loi. Mais là aussi, ambiguïté. Pour nous, une loi est soit naturelle, soit positive. Dieu intervient du côté de la loi naturelle. La nature est création. Dieu a mis dans la nature de quoi trouver ce qui est bien. Nous autres, êtres humains, sommes créés avec une conscience.

Pour l’Islam, le divin se situe du côté de la loi positive. La sharia varie, il y a quatre écoles sunnites, plus une école shiite. Il y a des variations, d’importance réduite.

Une idée est commune, celle d’un Dieu qui légifère et qui est le seul à pouvoir le faire légitimement. Les dispositions prises par des autorités humaines sont des arrangements de fortune, et d’ailleurs évitent soigneusement de se nommer dans le vocabulaire de la Loi divine.

Le culte, la prière, etc. ce que nous classerions sous le titre de « religion », est lui-même déterminé par des règles censées être d’origine divine. Le sentiment d’appartenance à une communauté maternelle (umma), très fort chez les Musulmans, est le savoir que l’on relève d’un même ensemble de règles.

  1. On répète trop souvent que l’islam ne distingue pas la religion de la politique. C’est à la fois trop dire et pas assez dire. Trop, parce que rien dans les sources de l’islam ne dit quelle forme de régime est la bonne. Dans les faits, l’islam n’a connu que des monarchies sous différentes formes : califats, royauté, dictature. Mais en même temps, ce n’est pas assez dire. En effet, la revendication de l’islam ne s’adresse pas uniquement à l’organisation politique de la cité. L’islam veut également réglementer la société civile : il existe une économie islamique, dans le domaine bancaire. L’islam veut régir la vie familiale, par exemple en tolérant la polygamie. L’islam veut diriger la morale individuelle, jusqu’à l’hygiène. A tous ces niveaux, l’islam légifère.

Ce que nos dirigeants ne comprennent pas, ne peuvent pas ou ne veulent pas comprendre, c’est que le problème n’est pas de traiter avec une religion. Avec une religion de plus, à côté du judaïsme et du christianisme catholique et protestant. Le problème est celui de la coexistence de deux systèmes de législation qui relèvent de deux genres totalement différents. L’un est et se veut d’origine humaine, ce sont les lois votées par nos parlements. L’autre se croit d’origine divine. Or, pour un croyant, aucun législateur humain ne saurait faire le poids devant Dieu

L'intervenant

Rémi BRAGUE

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